A. Introduction
Imaginons-nous dans une pièce sombre, Miles Davis joue les premières notes de « Jeru ». Soudain, chose qui ne lui arrive pas souvent, il commet une faute et, bien entendu, tout le monde le remarque. Cette expérience familière de la faute dans une mélodie musicale, n’importe qui a la possibilité de l'éprouver. Il nous est possible de la remarquer car les notes ne sont pas juxtaposées les unes à côté des autres mais forment un enchevêtrement sans lequel il nous serait impossible d’apprécier la moindre mélodie. De sorte que quand cette homogénéité est brisée par une faute par exemple, nous le remarquons directement. Il n'y a pas de doute que quand Bergson compare ce qu'il appelle la durée intime à la mélodie, il est loin d'anticiper volontairement ce qui émergera d'une éthique du care. Mais nous pouvons deviner un ton assez bergsonien dans les propos de Frankfurt, de Dammame et Paperman. C'est pourquoi nous verrons, dans ce travail, qu’il y a d'importantes convergences entre les extraits que nous allons aborder. Les extraits seront tirés de l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson, du chapitre concernant le care domestique dans qu'est-ce que le care: souci des autres, sensibilité, responsabilité et de the importance of what we care about écrit par Frankfurt. Le mouvement de cet exposé sera le suivant : d’abord nous étudierons le care chez Frankfurt et son inscription dans la temporalité ( cela constituera le socle de notre exposé), ensuite, nous confronterons cette vue au care domestique et enfin, avec les bases d’analyse que nous aurons acquises, nous pourrons les confronter à la conception de la durée chez Bergson. Remarquons que la place allouée pour ce travail est assez limitée, nous serons par conséquent contraint d’aller directement à l’essentiel, présupposant certaines bases de ces théories.
B. Développement
a) Frankfurt et le care
Pour Frankfurt, le care recouvre ce qui a de l’importance pour nous, ce qui nous intéresse (« what is important to us » [1]). Le fait que l’on s’intéresse à quelque chose ou que l’on trouve cette chose importante est à distinguer du fait d’aimer quelque chose ou de vouloir cette chose. En effet à la page 260, il va distinguer le care du liking or wanting (something). En effet, ce sont des choses totalement différentes. Ce qui distingue la personne qui care about une chose de la personne qui veut simplement cette chose est le fait que cette personne est dévouée aux choses, elle est investie dans les choses dont elle care. Sa vie ne se résume pas à une simple juxtaposition d’évènements n’ayant aucun lien entre eux. En effet, la personne qui trouve une chose importante se considère par la même occasion comme ayant un futur. D’un autre côté, une personne peut désirer une chose ou croire en quelque chose sans avoir cette dimension prospective. On peu dire qu’on peut éprouver des désirs et des croyances dans une juxtaposition de petits moments distincts ou discrets sans qu’il y ait nécessairement de subjectivité continue. On pourrait comparer ceci à la vie supposée d’un poisson rouge qui, à chaque moment, croit que l’aquarium dans lequel il nage est nouveau. S’il pouvait parler, sa vie se résumerait à une répétition continuelle d’une seule phrase : « mais c’est superbe ici». Cette boutade renferme quelque chose d’important :on remarque que dans la vie « hypothétique » du poisson rouge, il n’y a pas de continuité et surtout pas d’attitude anticipative. Contrairement à cette existence morcelée, la personne qui care about something voue une préoccupation constante à propos de sa vie et ce qui se passe dans sa vie compte tenu du fait qu’elle est « investie »[2]. La permanence se trouve dans la nature même du care à la différence d’une volition ou d’une croyance. Quand on est dans le care tous ces évènements sont enchevêtrés de manière complexe car ils forment une unicité et pas une multiplicité distincte.
b) Le care domestique
Nous arrivons à une définition un peu plus « pratique » du care que celle que nous venons de voir. Après Frankfurt, nous allons aborder le care qui a lieu au sein même des familles. Ce care est appelé « care domestique ». Ce qui frappe immédiatement, tout comme chez Frankfurt, c’est que le care domestique demande lui aussi un engagement, un investissement de la part de la personne dans l’accumulation des charges qui se présentent à elle. Le care domestique nécessite un « engagement (…) pour s’occuper des personnes concrètes, le plus souvent sur un temps long »[3]. La pourvoyeuse principale de care[4] n’est pas décrite comme une personne faisant une tâche, puis une autre en ne les reliant pas entre-elles. Il ne faut donc pas voir l’organisation du care domestique comme une succession de moments séparés. Ce point peut nous faire penser au care chez Frankfurt pour qui le care est un enchevêtrement de différent moments que l’individu lie les uns aux autres . Décrire le care domestique en terme de tâches indépendantes les unes des autres, c’est commettre une erreur qui décomplexifie le care[5] en minimisant l’engagement de la personne et rend invisible charge mentale. En effet, si on étudie le phénomène seulement comme des tâches indépendantes les unes des autres, on met de côté toutes les charges qui sont déléguées mais qui demandent tout de même un investissement. Pourtant, c’est l’attitude la plus spontanée quand on veut effectuer une description du care.
Un autre lien avec Frankfurt, est qu’il y a une continuité de l’individu dans tout ce procès. En effet, ce que Dammame et Paperman appelleront la pourvoyeuse principale de care peut être rapprochée, mutatis mutandis, de ce que Frankfurt appelle un « continuing subject »[6] qui trouve une chose importante. Il s’agit d’un sujet qui reconnaît les différents moments de son existence comme moments « intégrés aux autres dans la propre histoire continue de sa vie »[7]. Bref sa vie, quand il trouve quelque chose d’important, est un support qui l’aide à percevoir l’interaction des différents moments de son existence. De la même manière, c’est en la personne de pourvoyeuse principale de care que l’on peut voir la vie comme un support à l’aide duquel on peut faire apparaître toute la complexité et l’enchevêtrement des parties du care domestique. Elle assure « le travail de coordination et de continuité »[8].
Ensuite, il y a un élément que nous n’avons pas encore évoqué explicitement dans ce travail mais qui est d’une importance extrême chez Frankfurt comme chez Dammame et Paperman, la prédominance de la temporalité dans les deux formes de care. En effet, le sujet se déroule dans le temps, non dans une succession de moments distincts ou de tâches distinctes mais bien dans une constellation de moments qui ont un lien entre eux. Par contre, cette même temporalité revêt un caractère problématique : face à cette diversité et cette complexité des tâches devant lesquelles la personne se trouve, elle va être conduite à aménager cette temporalité, ce qui va créer en réalité des tensions. Les tâches, de par leur nature, peuvent s’empiler, se chevaucher, obligeant par la même occasion la pourvoyeuse de care à opérer des choix. Prenons un exemple, une personne voit malheureusement sa maman tomber malade. D’un autre côté, cela fait trois ans qu’elle doit s’occuper de sa fille polyhandicapée. L’annonce de la maladie de sa maman, risque de créer une tension et de venir perturber le soin envers sa fille handicapée. Cela obligera la personne en question à réaménager son temps pour éviter les tensions. Le temps est problématique car il faut l’aménager sans cesse : néanmoins, il n’est pas extensible à l’infini de par notre finitude temporelle notamment. La coordination des différentes tâches est donc un élément à prendre en compte quand on aborde le care.
A l’aide du paragraphe que nous venons de voir, il nous est possible d’aller un peu plus loin que ce que Frankfurt a dit dans son texte en le rapprochant avec le care domestique[9]. Il me semble qu’à aucun moment de son texte, Frankfurt ne parle du caractère problématique du care mais si on y réfléchit un peu, il apparaît que des causes que l’on peut trouver importantes peuvent se chevaucher et créer des tensions entres-elles. Par exemple, il sera très compliqué pour une personne de soutenir un mouvement anti-extrême droite et en même temps avoir sa carte au FN. Il y a visiblement une conflictualité possible dans le care chez Frankfurt mais nous arrêtons ici la remarque de peur de faire violence au texte de Frankfurt.
Deuxièmement, on peut voir un parallélisme entre l’attitude prospective qu’a le sujet chez Frankfurt et l’attitude qu’a la pourvoyeuse principale de care. La pourvoyeuse principale de care a effectivement la nécessité d’aménager son temps. Or, pour aménager son temps, il faut tourner le regard vers le futur. Par exemple, quand je veux élaborer un programme pour pouvoir aménager mon temps afin de finir tous mes travaux à temps mais aussi pouvoir étudier certains cours, je dois prendre une attitude anticipative, ou dans les mots de Frankfurt « prospective ». J’évalue le futur. Cette attitude prospective décrite par Frankfurt, on la retrouve chez la pourvoyeuse principale de care quand elle se donne pour tâche de « coordonner les temporalités entres les différents protagonistes qui contribuent à la production du care (…) et assurer la continuité des soins.»[10]
c) Bergson
Quand nous lisons ce que nous venons d'étudier, un auteur apparaît directement à l'esprit au moment d'aborder la temporalité et nous verrons très vite que la perspective du care de Frankfurt et du care domestique sont fort similaires à celle du philosophe français Bergson.
Le premier point de convergence se situe dans le fait que nous pouvons encore nous trouver face à un sujet continu. En effet, la conscience qui s'éprouve dans une durée pure, ne s'éprouve pas comme une multitude d'états de conscience distincts mais plutôt comme un sujet permanent[11]. Cette conscience nous fait évidemment penser aux concepts de continuing subject et de pourvoyeuse principale du care. Le moi bergsonien, quand il se passe d'abstraire[12] ses états de conscience, a quelque chose de la personne qui care about quelque chose car ne voit pas sa « vie (…) comme une succession de moments séparés »[13]. Notons au passage que pour le sujet, il est tout à fait possible d’abstraire le temps. Quand nous réalisons une ligne du temps, on introduit de l’espace dans la temporalité ou plutôt on projette de l’espace dans la temporalité.
Ensuite, la définition de la durée pure est extrêmement proche de celle de la temporalité qui traverse des deux care que nous avons étudiés ci- dessus car la temporalité du care ne peut pas être considérée comme un ensemble d'éléments discrets qui n'ont aucun lien entre eux. Pour Bergson la durée est une « succession sans la distinction »[14] mais aussi « une pénétration mutuelle, un solidarité.(...) »[15]. Si l'on s'accorde un peu de liberté par rapport aux différents textes, il ne nous est pas difficile d'affirmer que cette définition peut fonctionner pour les différentes définitions des temporalités du care.
D'un autre coté, Bergson peut aider la personne qui désire soumettre le care à une enquête. En effet, Bergson nous apprend qu'à partir du moment où nous imaginons le temps dans l'espace ( au moment où l'on couche les différents éléments sur une surface et qu'on les voit comme une succession de moments discontinus ; comme nous venons de le suggérer avec une ligne du temps), nous commettons une erreur car nous passons à côté de l'enchevêtrement des différents éléments et de leur imbrication les uns dans les autres. De la même manière, si l'on se lance dans une description de tâches discrètes des différentes tâches du care domestique, on n'exécute qu'une description partielle de ce dernier. On passe donc à côté de toute la complexité du système. La même remarque fonctionne aussi chez Frankfurt car il est inutile de voir le sujet continu comme un ensemble de volitions et désirs qui n'ont aucun lien entre eux. Dans tous les cas, c'est utile mais pas pertinent pour l'objet d'étude qui intéresse les enquêteurs. Il est donc possible de mieux cerner le care domestique à l’aide de la vision bergsonienne de la durée pure. Elle pourrait servir en quelque sorte de base méthodologique à une institution qui aurait pour tâche d’enquêter sur la pourvoyeuse principale de care en ne la prenant plus comme quelqu’un face à un empilement de tâches x à un moment t sans les relier entre elles (bref à les abstraire les unes des autres). Mais plutôt les regarder comme les notes d’une phrase musicale qui forme un tout cohérent et non une succession stérile de notes.
C. Conclusion
Nous voici arrivés au moment de conclure notre enquête. Nous pouvons nous apercevoir qu’au lieu de résoudre des questions ce travail en a posé. En effet, l’éthique du care étant une discipline assez récente dans l’histoire de la philosophie. Durant le cours, vous nous avez proposé de publier nos travaux de groupes concernant le care sur un blog afin que les professeurs du département puissent trouver des pistes de réflexion dans leur domaine respectif. Je suis persuadé que chaque travail dans le cadre du cours sera un angle d’approche spécifique de la théorie du care tant elle bénéficie encore d’une ouverture en raison de sa jeunesse dans l’histoire de la philosophie. Ce court travail a ouvert quelque pistes de réflexion et un certain angle d’approche mais étant malheureusement limité, je reste un peu sur ma faim car j’aurais bien voulu aller un peu plus loin dans l’analyse parce que je suis certain qu’il doit y avoir certaines tensions entres les auteurs.
Nous pouvons tout de même conclure que ce qui constitue le socle de notre analyse est la temporalité et le rapport que le sujet entretient avec celle-ci. Ce peut être faux, il peut être tronqué, il peut être problématique mais il est clair qu’il est impossible de se soustraire à ce flux qui nous traverse.
Comme j'ai eu l'occasion de le dire au terme du cours de questions de morale, je compte garder ces textes sous la main car je pense que l'éthique du care[16] doit être abordée par rapport à l’histoire de la philosophie, un peu à l’instar de la durée bergsonienne, comme un élément du care domestique ou du care chez Frankfurt: à savoir comme une partie d’un système constitué d’un enchevêtrement de parties solidaires les unes des autres et pas comme une ligne du temps sur laquelle on a disposé des points qui sont considérés comme séparés les un des autres.
D. Bibliographie
-H. BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 2007
-Chapitre 5 “ le care domestique” in MOLINIER,LAUGIER,PAPERMAN, qu'est-ce que le care: souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, petite bibliothèque payot, 2009.
-H. FRANKFURT, the importance of what we care about, in Synthèse.
[1] H. FRANKFURT, the importance of what we care about, p. 257.
[2] « (…) a person can care about something only over some more or less extended period of time. » in FRANKFURT, the importance of what we care about, p. 261.
[3] MOLINIER, LAUGIER,PAPERMAN, qu’est-ce que le care ?, p.137.
[4] C’est la personne qui dans une famille, prend soin d’autres personnes qu’elle-même mais aussi occupe une position de responsable. J’ai entendu sur la Première il y a peu qu’une étude avait été faite par la VUB et les les FUNDP sur les aidants proches. Ce terme est selon moi synonyme de celui de pourvoyeuse principale de care car de cette étude émergeait que les aidant proches n’étaient pas rémunérés et qu’ils devaient composer avec des temporalités complexes qui pouvaient s’interférer. Cette remarque a pour utilité de montrer que l’on touche à du concret et à quelque chose de récent.
[5] « (..) ce n’est pas (…) la description d’un travail circonscrit à un moment t (…) qui permet de restituer la teneur et l’importance du care domestique (…) » in MOLINIER,LAUGIER ,PAPERMAN, qu’est-ce que le care ?,p.141.
[6] H. FRANKFURT, the importance of what we care about, p.261
[7] Idem.
[8] MOLINIER, LAUGIER,PAPERMAN, qu’est-ce que le care ?, p.151.
[9] Je tiens à préciser que ce sont des suppositions car Frankfurt n’en parle pas.
[10] MOLINIER, LAUGIER,PAPERMAN, qu’est-ce que le care ?, p.148.
[11] « la durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs.» In BERGSON, Essais sur les données immédiates de la conscience, p75.
[12] Car il est tout à fait possible d’abstraire, c’est même une attitude courante.
[13] FRANKFURT, what we care about, pp. 260-261.
[15] Idem.

