Nous allons parler de la métaphore du renard et du lion. Elle se trouve chez plusieurs auteurs tels que Cicéron, Aristote, Machiavel ou Hobbes. Cette liste d’auteurs n’est évidemment ni arrêtée, ni exhaustive. En ce qui concerne Machiavel, c’est dans le cadre du chapitre 18 du Prince qu’il nous présente cette métaphore. Ce passage s’inspire en partie d’un extrait du traité des devoirs de Cicéron. Bien entendu, compte tenu de la doctrine machiavélienne, elle n’aura pas le même échos chez le philosophe florentin que chez le philosophe romain. Nous allons dans un premier temps étudier les divergences entre les deux utilisations de cette métaphore. Comme nous le savons, l’œuvre de Thomas Hobbes regorge de métaphores animales. D’ailleurs le titre du Léviathan s’inspire d’un monstre marin terrifiant. Il serait intéressant, dans un second temps, de se plonger dans les textes Hobbesiens afin d’y déceler des traces de cette très ancienne « analogie » qui traverse une grande part de l’histoire de la philosophie.
Tout d’abord, posons les jalons de notre propos en rappelant très brièvement la métaphore machiavélienne. Pour ce dernier, le Prince doit pouvoir avoir deux facettes quand il se trouve face à une situation conflictuelle[1] : une bestiale et une humaine. La façon humaine de résoudre un conflit (celle qui utilise les lois) ne suffit pas ; le prince doit donc tout autant user de la force. Nous sommes donc face à un prince bénéficiant une double nature. Mais dans les mots de Derrida, « [Machiavel va faire ] entrer d’autres animaux dans cette arène politique »[2]. La partie animale va être davantage mise en avant par Machiavel durant ce chapitre. Selon lui, le Prince doit se dédoubler à la fois en renard et en lion.[3] Il doit donc pouvoir être assez fort pour effrayer mais aussi être assez rusé, assez « simulateur et dissimulateur »[4] car la force seule ne peut pas suffire pour se prémunir des dangers, il faut donc savoir éviter les pièges. Nous allons utiliser ce point de la doctrine de machiavel comme base de notre présentation et dérouler autour de celle-ci, les éléments qui nous intéressent.
Cette métaphore a été très prisée dans l’histoire de la philosophie, mais n’a pas toujours bénéficié du statut que lui conférait Machiavel. En effet, pour lui, être à la fois renard et lion est plutôt flatteur pour un Prince. Chez les philosophes qui le précèdent, qu’on pourrait qualifier d’anciens, être renard est considéré comme extrêmement méprisable, nous mettant face à un pan péjoratif de l’homme. La bestialité est considérée comme nuisible à l’homme et à éviter à tout prix. Prenons un philosophe comme Cicéron, dans le paragraphe 41 du livre I du De Officiis, il nous montre qu’il y a deux façons de commettre une injustice, à la manière d’un renard d’une part et à la manière d’un lion d’autre part. La phrase qui nous intéresse dans notre recherche est la suivante : « (…) et les deux choses sont tout à fait indignes de l’homme, mais la ruse est plus haïssable encore » [5] . On le voit, le caractère bestial d’un homme ne bénéficie pas d’un crédit extraordinaire. C’est plutôt une attitude à éviter, il dit que ce sont les attitudes les plus basses, les plus viles qu’un être humain peut avoir. Par conséquent, la ruse est dénigrée au plus haut point par le philosophe romain, tandis qu’en parcourant le chapitre 18 du Prince, on a l’impression que la ruse occupe une place centrale. Il qualifiera même cela de « privilège du renard »[6]. Derrida utilise cette expression pour montrer que le renard possède même la capacité de se transformer en lion, alors que le Lion quant à lui, est incapable d’un tel artifice. La position du renard dans le Prince est significative du retournement que vont opérer les modernes concernant la bestialité.
Un autre exemple de la « vision ancienne » nous vient d’Aristote. Chez lui, la ruse et la force sont deux éléments qui mènent tout droit à la tyrannie. Ce sont des manières illégitimes d’arriver au pouvoir. En outre dans l’Ethique à Nicomaque, quand il arrive au moment d’aborder la question de la justice, il range la force et la ruse dans les pratiques qui ne bénéficient pas du consentement mutuel.[7] Bref, faire usage de la force du lion ou de la ruse du renard [8] est vu de manière fortement négative et doit à tout prix être une pratique à éviter et à éradiquer.
Si maintenant nous regardons l’œuvre de Hobbes, et que l’on cherche les occurrences « renard » et
« lion »,[9] on prend vite conscience que Hobbes n’y fera pas référence de manière aussi explicite que chez Machiavel ou Cicéron. Hobbes ne fait donc appel à l’animalité que de manière implicite afin de décrire la ruse et la force. D’abord, il faut remarquer que ces thèmes sont abordés dans deux livres de l’œuvre du philosophe anglais : le De Cive et le Léviathan. Dans le Léviathan, Hobbes parle de la ruse et de la force essentiellement dans le chapitre XIII intitulé « de la condition du genre humain pour ce qui touche au bonheur de la vie présente ».Il est important car il parle du conflit qui, comme nous l’avons vu au cours précédent, est latent, a comme caractéristique la virtualité. Dans cet état « anarchique » hypothétique, il n’existe ni juste ni injuste. Ce qui rendra l’attitude du lion et du renard acceptable. Utiliser la violence ou la ruse n’est pas quelque chose d’injuste[10], ce sont même « les vertus cardinales » [11] en temps de guerre. Pour Aristote ou Cicéron, cela n’aurait jamais pu être des valeurs fondamentales, la guerre n’excuserait rien pour ces deux auteurs !Néanmoins, il y a tout de même une nuance à apporter entre Hobbes et Machiavel. Avec ce dernier, on a l’impression que le Prince doit faire usage de la ruse et de la force de manière constante alors que chez Hobbes, la ruse et la force disparaissent avec la cité. Cette dernière apporte la paix, la justice et fait sortir l’homme de cet état de crainte réciproque. Notons tout de même qu’elles ne disparaissent pas totalement. Même au sein de la cité, l’homme est excusé à ruser pour échapper à une condamnation à mort par exemple[12]. Ce qui montre qu’il est très important de nuancer quand on aborde l’œuvre de Hobbes.
En raison de la vision analogique du conflit chez Hobbes, la ruse et la raison trouvent également leur place dans le cas des conflits interétatiques. En effet dans le De Cive, il est question du devoir des souverains. Et il leur donne le droit « d’affaiblir la puissance étrangère que l’on craint, par ruse ou par force (…) » [13]. Les Etats sont aussi dans un rapport d’égalité, à l’instar de l’égalité totale des individus entre eux dans l’état de nature qui les autoriserait à utiliser la ruse et la violence pour se défendre. Comme dans l’état de nature, la légitimité n’a pas de prise dans une telle situation et l’on pourrait dire vulgairement que tous les coups sont permis, le bon et le mauvais n’ont pas leur place dans l’état de nature.
En outre, on peut remarquer que le fait d’être renard ou lion nous protège des loups et des filets chez Machiavel. Chez Hobbes, nous avons face à nous quelque chose que l’on pourrait qualifier d’effet de miroir en raison de l’égalité des personnes dans l’état de nature. En effet, chaque personne a devant elle l’éventualité de rencontrer un mixte de renard et de lion[14]. C’est pourquoi il est impératif pour la personne de prendre les devants et d’être elle-même renard et lion[15]. Pour ne pas être pris de court et être victime de la ruse et de la force. On l’a compris, « (…) l’homme est un loup pour l’homme » comme l’annonce Hobbes, qui reprend une citation de Plaute dans l’épître dédicatoire au De Cive juste avant d’annoncer pour la première fois l’usage de la ruse et de la force dans un contexte guerrier. Mais les loups ne sont pas réellement des loups au sens de déploiement d’une pure violence ( Derrida parle de « violence vorace d’un loup »[16]), ce sont les humains qui sont des êtres hybrides capables de recourir à la fois aux qualités du renard et à celles du lion ( En raison de leur nombre, les hommes sont soumis à l’envie de soumettre les autres, et sont par la même occasion, des prédateurs pour les autres personnes).
Toutefois, tout comme chez Machiavel, il y a tout de même un privilège de la ruse sur la force en raison de la volonté de l’homme de dominer son vis-à-vis à la place de le détruire[17]. Selon Zarka, « la guerre est ruse avant d’être violence »[18].
Pour conclure, nous nous sommes aperçus que le rapport à l’animalité était quelque chose de fort différent selon le philosophe qu’on étudie. On peut tirer deux tendances opposées face aux termes de ruse et de force. On pourrait distinguer un point de vue « moderne » et un point de vue « ancien ». Le premier est caractérisé par une sorte de tolérance (chez Hobbes ce n’est ni bon, ni mauvais) voire une valorisation de l’animalité (chez Machiavel). Elle n’est plus vue comme une déchéance ou une dégradation vis-à-vis de la nature humaine mais plutôt comme un ensemble de vertus à suivre. Bien entendu, avec un si court exposé, nous nous risquons à une simplification des pensées de ces auteurs en omettant volontairement des nuances qui sont à mes yeux importantes.
[1] Notons au passage l’importance du conflit dans l’œuvre de Machiavel qui permet en effet de penser le politique
[2] J Derrida, séminaire, la bête et le souverain, volume I (2001-2002) troisième séance. 16 janvier 2002
[4] Machiavel, le prince, p.129
[5] Cicéron, les devoirs, livre I, les belles lettres, collection des universités de France, Paris, 1965, p125
[6] J. Derrida, séminaire, la bête et le souverain, volume I (2001-2002) troisième séance. 16 janvier 2002, p. 131
[7] « Quant aux affaires non consenties, ce sont tantôt des entreprises effectuées dans la clandestinité comme (…) le piège meurtrier ou le faux témoignage ; tantôt des actes violents comme l’agression, la séquéstration,(…) » Aristote, Ethique à Nicomaque, GF, p.236
[8] Remarquons qu’il ne s’exprime pas en des termes métaphoriques, mais le couple (force/ ruse) est bel et bien présent.
[10] « D’une part, à l’état de nature, aucune action n’est universellement interdite ; car , dans la guerre de tous contre tous, aucun moyen de défense n’est a priori exclu » Alexandre Matheron, le « droit du plus fort » : Hobbes contre Spinoza, revue philosophique de la France et de l’étranger, Puf, p.166
[11] T. Hobbes, Léviathan, traduction Tricaud, Vrin Dalloz, p.109
[12] « (…) or il est légitime de conserver sa vie par tout moyen. Si quelqu’un est contraint de faire quelque chose de contraire à la loi par la crainte d’une mort imminente, il est pleinement excusé, car nul n’est obligé à négliger la conservation de sa vie. » T . Hobbes, Léviathan, p 222
[13] T. Hobbes, De Cive, GF, p.260
[14] « (…) ici, même les hommes de bien doivent, à cause de la dépravation des méchants et s’ils veulent se protéger, recourir aux vertus guerrières – la force et la ruse- c’est à dire à la rapacité des bêtes. » T. Hobbes, De Cive, p.75
[15] « Au sein d’une si grande crainte mutuelle entre les hommes, il n’existe pas pour qui que ce soit de meilleur moyen de se protéger que de prendre les devants : autrement dit, que chacun tente, par force et par ruse, de se soumettre tous les autres, aussi longtemps qu’il verra qu’il existe d’autres hommes dont il faut se méfier » T . Hobbes, Léviathan, p 106
[16] J. Derrida, séminaire, la bête et le souverain, volume I (2001-2002) troisième séance. 16 janvier 2002, p. 120
[17] C’est pourquoi la guerre commence par la séduction, et ne donne lieu à la violence que lorsque la séduction échoue. » Yves Charles Zarka, Hobbes et la pensée politique moderne, Puf, Quadrige, Paris, p .144
[18] Yves Charles Zarka, Hobbes et la pensée politique moderne, Puf, Quadrige, Paris, p .144