mercredi 1 juin 2011

Hans Jonas et le temporalité: confrontation avec une lecture bergsonienne du care.

Rem préalable: Ce texte date de janvier 2011 mais est brûlant d'actualité avec la décision pour l'Allemagne de sortir du nucléaire d'ici 2022 et éclaire justement cette décision avec comme arrière-plan  la catastrophe de Fukushima.


A. Introduction

Pour débuter ce travail nous allons nous mettre dans une situation familière à un bon nombre de personnes. Imaginons-nous au concert de notre musicien favori. Soudain, abordant notre morceau préféré, il commet une faute qu’en tant que spectateur averti, il nous est impossible de ne pas remarquer. Cette expérience est courante, celle de la faute dans un morceau, tout le monde  a déjà eu la possibilité  de l’éprouver. Remarquons que bien qu’elle soit commune, elle n’est pas nécessairement anodine. En effet, elle nous fait éprouver le fait que les notes ne sont pas juxtaposées les unes à côté des autres mais forment un enchevêtrement plus ou moins complexe, sans lequel nous ne pourrions pas apprécier la moindre mélodie. Ce fait, Bergson l’a déjà remarqué en étudiant ce qu’il appelle la durée intime dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience et utilise la suite de notes pour faire entrer son concept dans le concret. Il est normal de se demander quel est le lien avec le concept de responsabilité qui apparaît chez Hans Jonas dans le Principe de Responsabilité. Il n’est pas évident à première vue, mais nous pouvons déjà dire qu’il apparaît dans leur conception de la temporalité.

Ce type de temporalité figure à la fois dans l’éthique de la responsabilité mais aussi dans un autre type d’éthique : l’éthique du care[1]. En effet, ces deux types d’éthiques utilisent un vocabulaire technique assez bergsonien pour représenter leur temporalité. Nous allons nous plier au plan suivant :  dans un premier temps, nous allons éclaircir les différentes visions du temps au sein de ces 3 théories (Bergson, care, responsabilité). Après cette présentation des différents points de vue, nous nous plongerons dans le vif du sujet qui consiste savoir si l’éthique de la responsabilité partage le même type de temporalité que l’éthique du care, il nous sera possible de questionner l’éthique de la responsabilité en elle-même et se demander si celle-ci n’est pas elle-même une forme de care. Cette question restera ouverte en raison de plusieurs paramètres. D’abord en raison du fait que le care est une théorie qui reste balbutiante à cause de sa jeunesse et donc ne peut prendre la forme d’une théorie totalement achevée et complète. Ensuite, car peu de philosophes ont traité de cette question, nous devons nous contenter de pistes pas encore tout à fait dégagées pour aborder cette problématique. C’est ce qui rend le sujet passionnant mais aussi fort ardu à aborder.

Enfin, avant de commencer notre sujet proprement dit, il est important de se demander pourquoi ce travail prend place dans le cadre d’un questionnement sur le courage. Nous avons vu dans du courage que l’éthique jonassienne de la responsabilité était une forme de courage face à la peur de l’anéantissement de notre monde ou de notre espèce, face à la crainte de voir notre humanité subir le même sort que d’autres espèces par sa seule activité[2]. Le but de ce travail n’est pas seulement une analyse de la temporalité dans différentes théories mais de poser des questions ayant un lien avec le courage : est-ce que la responsabilité est une forme de courage? est-ce que le care est une forme de courage? Ces questions mériteraient à elles seules qu’on leur consacre un travail. C’est pourquoi nous nous limiterons à la temporalité comme accès à ces différentes questions.

B.  Développement

Afin de bien comprendre la place du temps dans l’éthique de la responsabilité. Il est nécessaire de brosser dans un premier temps ce qui nous servira de base à l’étude de la temporalité. Nous aborderons brièvement le point de vue de Bergson, suivi du care chez Frankfurt et enfin le care domestique. Ces brefs exposés nous permettront enfin d’aborder l’éthique de la responsabilité.

a)     Temporalité chez Bergson

Tout d’abord, il est important de poser ce qui sera la base de notre exposé et qui pourrait  faire office de clé de lecture possible pour l’éthique de responsabilité. En effet, il est important de rappeler comment Bergson pense la temporalité car c’est à première vue le point commun que partagent selon notre hypothèse à la fois l’éthique de la responsabilité et l’éthique du care. Pour réaliser ce projet, nous nous limiterons uniquement à son Essai sur les données immédiates de la conscience. Dans celui-ci, il aborde la temporalité de manière différente que celle qu’on a tendance à accepter communément. Face au  temps des horloges, il va proposer une durée pure. Il la définit à la fois comme une « succession sans distinction »[3] et comme une « pénétration mutuelle, une solidarité (…) »[4].

Pour y voir plus clair, on peut dire que la durée doit être vue non pas comme celle qui figure sur une ligne du temps mais bien comme  une imbrication entre différents moments t qui ont par ce biais divers liens entre eux. C’est cela qui distingue l’homme du poisson rouge par exemple. Si nous nous mettons à la place de celui-ci, notre vie nous semblerait neuve à chaque instant. Notre vie se résumerait à l’exclamation continuelle d’une seule et même phrase «oh mais c’est superbe ici ! »  Cette boutade renferme quelque chose d’important : si nous nous mettons à la place de ce carassin, nous ne pouvons pas éprouver la moindre trace de continuité et toute attitude anticipative est totalement exclue. Cet élément sera important quand nous arriverons à la description de la temporalité chez Jonas. La durée pure doit donc être vue sous le modèle d’une mélodie dans laquelle chaque note n’est pas isolée du reste de la phrase musicale mais où elle entretient un lien avec les autres notes autour d’elle, formant donc un tout cohérent en fusion mutuelle et non une succession stérile de sons[5]. Nous n’irons pas beaucoup plus loin dans les positions bergsoniennes à propos de la temporalité. La théorie de Bergson  nous accompagnera comme suggestion pour approcher le Care et la Responsabilité jonassienne.

b) temporalité du care frankfurtien et du care domestique

Il y a différentes sortes de care. En ce qui concerne notre propos, nous nous pencherons sur deux définitions de care car nous ne bénéficions pas d’une place illimitée. Nous étudierons la temporalité du Care frankfurtien et celle du Care domestique. La première est de l'ordre du sentiment alors que la deuxième concerne plutôt une activité, un travail.[6] Ce sont deux façon différentes de concevoir le Care et non deux cares différents comme nous pourrions être tentés de le croire.

1)   Care frankfurtien

En ce qui concerne Frankurt, le Care concerne ce qui a de l’importance pour nous, ce qui est digne d’intérêt. (« what is important to us »[7]) Le fait qu’on éprouve de l’intérêt pour telle ou telle chose ou qu’on pense qu’elle est importante doit être distingué  du fait d’aimer  quelque chose ou de vouloir cette chose. Le care est à distinguer du liking or wanting (something). Comment peut-on faire la différence entre les deux ? Dans le care, la personne semble dévouée aux choses qu’elle trouve importantes, elle est investie dans les choses dont elle care.

C’est à ce moment-ci que l’on peut prendre appui sur la conception du temps chez Bergson pour lire le care frankfurtien. La vie de la personne qui care de quelque chose, ne ressemble pas à une juxtaposition de petits moments individuels qui n’ont aucun lien entre eux. La personne qui trouve une chose importante s’estime comme ayant  un futur. Par contre,  une personne peut désirer ou croire en quelque chose sans qu’il y ait cette dimension prospective. Cette attitude est similaire à celle que l’on a pu voir avec Bergson ci-dessus. Il serait tout à fait possible d’éprouver des désirs ou des croyances comme une juxtaposition de petits moments discrets[8] sans qu’il y ait pour autant subjectivité continue. Mais la personne qui care de quelque chose voue une préoccupation persistante, constante à propos de sa vie et ce qui se passe dans sa vie en raison du fait qu’elle est « investie »[9]. La permanence se trouve dans la nature même du Care à la différence d’une volition ou d’une croyance . Quand on est dans une situation de care, tous les évènements sont enchevêtrés de manière complexe car ils forment une unicité et pas une multiplicité distincte.


2)   Care domestique

La description du Care domestique nous amène à une définition beaucoup plus concrète que celle de Frankfurt. Nous allons effectivement aborder le care que nous rencontrons tous les jours, celui qui trouve son lieu au sein des familles. C’est pour cette raison qu’il porte le nom de Care domestique. La nature du care va changer mais nous allons retrouver des éléments qui sont déjà apparus chez Frankfurt. Premièrement, le Care domestique demande également un engagement, un investissement de la part de la personne dans l’accumulation des charges qui se présentent à elle[10]. Ce que Damamme et Paperman appelleront pourvoyeuse principale de Care[11] n’est pas décrite comme quelqu’un qui réalise une tâche, suivie d’une autre et encore d’une autre tout en ne les reliant pas entres-elles. C’est en cette personne que l’on peut voir la vie comme un support à l’aide duquel il est possible de voir le care comme un support à l’aide duquel on peut faire apparaître toute la complexité  et l’enchevêtrement des différentes tâches. Elle assure « le travail de coordination et de continuité »[12].

Notons tout de même que ce rapport à la temporalité ne doit pas être vu comme allant de soi à cause de la définition du temps dans le care comme constellation de moments, tâches qui ont un lien entre eux. Elle est en réalité problématique : face à ce panel de tâches devant lesquelles la personne se trouve et  qui sont liées entre elles, elle va être amenée et obligée à aménager cette temporalité, ce qui va occasionner des tensions. Les tâches, de par leur nature, peuvent s’empiler, se chevaucher, obligeant la pourvoyeuse de care à opérer des choix.  On peut prendre un simple exemple pour éclaircir ce caractère problématique : imaginons une personne dont la maman tombe malade. Parallèlement à cela, elle s’occupe depuis trois ans de sa fille polyhandicapée. L’annonce de la maladie de sa maman risque de créer une tension et de venir perturber le soin envers sa fille. Après une telle nouvelle, la personne est amenée à réaménager son temps pour éviter les tensions. Le temps est donc problématique car il faut l’aménager sans cesse. Cependant, il n’est pas extensible à l’infini de par notre finitude temporelle notamment. La coordination des différentes tâches est un élément important quand on aborde l’éthique du care mais sera aussi nécessaire à la bonne compréhension de la temporalité de l’éthique de la responsabilité.

Nous avons surtout isolé des convergences qui seront importantes pour notre étude ci-dessous et qui nous permettront de bien cerner les enjeux d’une telle lecture. Nous aurons l’occasion d’approfondir  cette présentation en abordant la responsabilité jonassienne.

b)    Ethique de la responsabilité

a.     bref aperçu du concept de responsabilité jonassienne

Rappelons tout de même la signification de cette nouvelle acception du concept de Responsabilité. Quand on pense à la responsabilité, on considère un peu rapidement que c’est lié à la celle qui concerne nos actes ou des actes des gens dont on est responsable. Mais ce qui caractérise le concept de responsabilité est sa polysémie et  la multiplicité de ses emplois.[13] La définition en tant que responsable de ses actes ou de quelqu’un est un peu étroite pour contenir tous les sens de responsabilité comme le fait remarquer Ricoeur  dans Le Juste. Regardons le sens qui nous intéresse, celui de Jonas qui constituera  une sorte de courage, le courage de vivre avec la peur de la destruction de notre espèce. En effet, Il faut  comprendre que l’homme a en son pouvoir sa propre destruction, la destruction de la nature mais aussi celle des autres espèces sans toutefois le savoir quand il était dans cet essor technique.Et qui maintenant, dépasse l’homme au niveau de ses effets. Prenons un simple exemple, au moment où le GSM s’est développé il était vu comme un symbole de technologie et de liberté. Mais au fur et à mesure que le temps s’est écoulé, les scientifiques se sont rendus compte de la dangerosité potentielle du GSM (augmentation de la température du cerveau durant une conversation, possible source de cancer en cas d’utilisation trop importante,etc.) Bref, bien qu’étant un objet technologique utile, il nous est demandé de recourir à certaines précautions vis-à-vis de celui-ci.

 Donc face à cette poussée technologique, nous éprouvons une sorte de peur de la destruction du monde par la technique qui prend trouve apogée au lendemain d'Hiroshima. Cependant, cette peur ne doit pas être recouverte, cachée comme chez Hobbes[14] où les citoyens décident d’instaurer l’Etat pour dissimuler la crainte de la guerre de tous contre tous[15]. Cette peur, l’être humain doit faire avec. Il doit non pas l’affronter mais au contraire en faire un allié. « Le courage est ici d’accepter cette peur radicale et constante, et même de la rechercher. Il se lie de l’ordre de l’imagination et du sentiment »[16]. La peur doit alors permettre aux humains de changer leurs comportements et induire donc cette nouvelle responsabilité qui n’est plus de l’ordre d’une responsabilité de mais bien une responsabilité pour un avenir que nous ne connaissons pas encore. De cette manière, nous pouvons tenter de prévoir le plus possible ce qui va arriver à nos enfants ou à la nature mais nous sommes incapables d’en avoir la certitude. Autrement dit, les nouvelles technologies nous mettent face à un monde précarisé qu’il s’agit de conserver,  de préserver. Remarquons que comme l’a dit T. Berns dans sa communication dans le cadre du cours, ce n’est pas une nouvelle responsabilité[17] mais bien une manière différente de penser la responsabilité[18]. D’ailleurs cela est facilement constatable car on élargit le concept de responsabilité à un horizon inconnu, à quelque chose qui dépasse le sujet. En effet, « Le bien-être et le mal-être  dont l’agir devait s’occuper étaient proches de l’action, soit dans la praxis elle-même, soit dans sa portée immédiate et ils n’étaient pas affaire de planification à long terme »[19]

Après ce résumé de la doctrine de Jonas, il est temps d’aborder sa théorie du temps.

b.     Temporalité complexe de l’éthique de la responsabilité

C’est maintenant que les conceptions de la temporalité de Bergson et du care prennent toute leur importance en tant que socle de notre exposé. En effet quand on lit l’ouvrage de Jonas, on se rend compte qu’en plus d’avoir un vocabulaire technique parfois heideggérien, il a surtout, quand il parle de l’agencement du temps, un vocabulaire très bergsonien. Tout comme chez les penseurs du care, le temps est un concept central de sa doctrine. En l’étudiant, cela permettra de cerner la complexité du concept de responsabilité en matière de temporalité.

·                  Convergences

Premièrement, ce n'est pas bien étonnant car cela constitue la base de la théorie jonassienne, la temporalité revêt un caractère extrêmement problématique: notre passé et notre présent sont en contradiction avec le futur de l'humanité.[20] En effet, l'avenir est menacé par nos actes et ceux des personnes qui nous ont précédés. Car si l'on lit la temporalité jonassienne à la lumière de la temporalité bergsonienne, les évènements sont tous liés les uns aux autres et pas seulement juxtaposés les uns à côté des autres. Ils sont tous enchevêtrés et ne doivent pas être vus comme des points sur une ligne du temps. Ce type de lecture peut paraître anodin à première vue mais permet de bien cerner les enjeux du problème de la temporalité. En effet, en raison du développement des techniques, deux événements (continuation de la vie en général et développement aveugle de la technique) sont des éléments qui pourraient entrer en conflit à un moment ou à un autre.[21] Prenons un exemple. Si l'on prend  trois évènements (t1,t2 et t3) Si t1 correspond à la découverte d'une nouvelle technique massive d'abattage d'arbre rares, si t2 correspond à la diminution des gaz à effet de serre et t3 au maintien d’une vie humaine décente en 2132 par exemple, on peut remarquer qu'il peut y avoir incompatibilité entre certains de ces moments. Prenons garde toutefois que le but n'est pas ici de prendre parti pour telle ou telle position concernant l'écologie, cela ne constitue pas notre propos, mais  d'illustrer le caractère problématique de la temporalité chez Jonas.

On retrouve ce caractère problématique du temps à la fois chez Frankfurt et dans le care domestique. Il semble qu'à aucun moment de son texte, Frankfurt ne parle pas du caractère problématique du care mais si on y réfléchit, il apparaît que des causes que l'on peut trouver importantes peuvent se chevaucher et créer des tensions entre-elles. Par exemple, il sera très compliqué  pour une personne de soutenir un mouvement anti-extrême droite et en même temps d'avoir sa carte au FN. Il y a donc visiblement, comme chez Jonas, une conflictualité possible dans le care chez Frankfurt. De même, comme nous l'avons vu dans le care domestique ci-dessus, de par l'empilement possible des tâches et la concurrence entre celles-ci, la pourvoyeuse principale de care voit sa tâche compliquée par différents conflits qui perturbent l'agencement de ses différentes tâches.

Face à cette difficulté liée à la temporalité, il est possible d'agir en tentant d'agencer les différents moments et les faire coïncider le mieux possible. Pour cela, il faut une attitude tournée vers le futur mais qui tient aussi compte de la disposition des moments à la manière d'une énorme toile d'araignée, comme une figure complexe ou chaque moment peut avoir un lien avec l'autre. Nous arrivons donc à la deuxième caractéristique de la temporalité jonassienne. Celle de l'attitude prospective sans laquelle la nouvelle définition de la responsabilité serait fortement compromise.  Selon Jonas, c'est ce qui constitue la nouveauté de son éthique par rapport aux autres types d'éthiques. Selon lui, «nulle éthique antérieure n'avait à  prendre en considération la condition globale de la vie humaine et l'avenir lointain et l'existence de l'espèce elle-même »[22].Il faut remplacer une éthique de la simultanéité par une Ethique d'avenir, une éthique tournée vers le futur. « Se  procurer [la représentation d'un malum] par une pensée tournée vers l'avenir devient la première obligation, pour ainsi dire l'obligation liminaire de l'éthique qui est ici cherchée »[23]. Sans cette vision prospective, il sera très difficile voire impossible d'affronter et de vivre avec courage en compagnie de la peur qui  peut changer nos habitudes. Cette attitude tournée vers l'avenir est semblable mutatis mutandis à l'attitude prospective qu'a le sujet chez Frankfurt  et l'attitude que prend la pourvoyeuse principale de care. Cette dernière a effectivement la nécessité d'aménager son temps. Or, pour le faire, il faut tourner le regard vers le futur. Par exemple, quand je veux élaborer un programme pour pouvoir aménager mon temps pour finir tous mes travaux à temps mais aussi pouvoir étudier certains cours, je dois adopter une attitude anticipative, ou dans les mots de frankfurt  prospective . J'évalue le futur à l'aide du passé et du présent. Cette attitude prospective  décrite par Frankfurt, on la retrouve chez la pourvoyeuse principale de care quand elle se donne pour tâche de «coordonner les temporalités entre les différents protagonistes qui contribuent à la production du care (…) et assurer la continuité des soins »[24].

Néanmoins, il faut apporter une nuance à notre propos qui doit sembler un peu radical. Certes l'éthique de la responsabilité doit être tournée vers l'avenir, doit dans les mots de Frankfurt avoir un caractère prospectif. Mais elle ne doit pas prendre la forme d'une futurologie, c’est-à-dire une science du futur exclusivement[25].

Il faut ajouter à l'exemple ci-dessus le fait que quand on élabore un plan de travail, on tient compte de nos expériences précédentes, de notre fatigue actuelle. Cela n'a pas la forme d'une simple poussée vers l'avenir.[26] Ce n'est pas une pure anticipation qui n'a aucun fondement.

Troisièmement, le concept d'engagement a une très grande place dans l'éthique du Care. Dans l’éthique de la  Responsabilité, l’engagement y prend aussi une place centrale. En effet, la peur est heuristique car elle fonde un acte, un engagement mais elle n’est pas effacée après cet acte. C’est cela qui distingue Jonas de Hobbes par exemple. On vit avec cette peur qui nous pousse alors à agir.  Comme Jonas nous le dit : «  c’est seulement la prévision d’une déformation de l’homme qui nous procure le concept de l’homme qu’il s’agit de prémunir et nous avons besoin de la menace contre l’image de l’homme (…) pour nous assurer d’une vraie image de l’homme grâce à la frayeur émanant de cette menace »[27]. La pourvoyeuse principale de Care doit aussi s’engager dans les tâches qui s’annoncent à elle.

·      La responsabilité est-elle une manière différente de concevoir le care?

Devant ces convergences, il est légitime de se demander si l'éthique de la responsabilité n'est pas en réalité du care, mais avec une acception plus large: tournée vers la nature et l'espèce humaine. Pour une telle question, le livre de Worms le moment du soin peut nous être utile. En effet, Worms spécialiste de Bergson à l'université de Lille a écrit un livre sur le care dans lequel il traite de ce concept, nous confirmant qu'il se pourrait que l'on se trouve sur une piste possible de liaison entre les différents concepts dont nous traitons. Malheureusement, à aucun moment de son livre, il ne fera allusion à la temporalité que ce soit celle de Bergson ou du Care. Cependant, fait intéressant pour notre propos, il aborde à deux reprises l'éthique de la Responsabilité de Jonas. Nous prouvant donc que cette intuition n'est pas totalement hors contexte. Dans son introduction, il dit qu'une extension de l'objet du care à l'espèce humaine ou à l'environnement demeure possible[28]. Pour lui, l'éthique de la Responsabilité est une pratique qui peut relever du soin mais à l'égard du monde, du cosmos[29]. Ce monde précarisé, rendu vulnérable par la technique requiert un soin d'une autre nature que ceux que nous avons vu plus haut.

·      Nuances
Il n'y a pas d'inconvénient majeur à accepter le fait que l'éthique de la responsabilité soit une  sorte de care. En effet, ces différents éléments nous poussent à l’optimisme. Seulement, il y a quelques remarques et nuances à apporter car certains détails résistent toujours.

D'abord, la responsabilité jonassienne est toujours dirigée vers du non connu. Cela a pour conséquence directe que quand on agit avec responsabilité envers nos enfants ou envers la nature. Il ne sera pas possible qu'ils nous rendent la pareille. C'est pourquoi le rapport sera toujours un rapport de non- réciprocité. Au moment où les générations futures par exemple, seront à même d'exprimer une gratitude, nous ne serons plus là pour en bénéficier. Les effets sont à long terme et dépassent la longueur d'une génération[30]. En réalité, pour qu'il y ait une responsabilité réciproque, il aurait fallu que le but visé soit l'humanité qui nous entoure, contemporaine. Or ce qui est visé est une humanité abstraite, qui n'est pas encore. Comment est-ce qu'une humanité qui n'est pas encore pourrait agir en notre faveur? Cela n'est pas  possible, c'est pour cela que le rapport vis-à-vis des générations futures n'est pas réciproque.

Ensuite, l'objet de la responsabilité permet de distinguer les différentes facettes du care. On l'a vu le care domestique est la définition du care au sein même des familles. Le care chez Frankfurt porte sur les choses que l'on trouve dignes de nous importer. On peut déjà dire, de par l'objet de la responsabilité, qu'elle n'est pas un care domestique. Elle porte sur soit la nature en tant qu'ensemble des processus naturels soit sur l'espèce humaine. Dans le care domestique, beaucoup plus concret, la pourvoyeuse principale de care voue son engagement dans le domaine uniquement familial. La responsabilité porte sur quelque chose de nettement plus large, elle porte sur l'avenir de l'humanité, sur l'avenir de la planète, un avenir qui est inconnaissable et invisible. L'objet est bien plus complexe et la limite temporelle est bien plus incertaine et plus lointaine, voire inexistante. J'aimerais tout de même apporter une nuance dans la nuance; chez Frankfurt[31], ce à quoi on « care » est quelque chose que nous trouvons important. Or, il est tout à fait possible de s'engager pour la sauvegarde de la planète ou de l'Humanité. Ce qui fait que l'éthique de la responsabilité entretient des liens fort proches avec l'éthique frankfurtienne du Care alors que le care domestique reste nettement plus pris dans les limites temporelles d'un sujet et dans un pur concret. 

Avant de conclure j’aimerais ajouter une autre remarque quant au travail de Jonas : inclure la Responsabilité jonassienne dans le Care semble éviter une critique qu’on pourrait lui formuler en le lisant de manière trop rapide. En effet, il n’a adopte pas une attitude réactionnaire vis-à-vis de la technologie. Pour lui, il ne faut pas revenir à un monde sans technique. Mais bien aller de l’avant, faire à nouveau de la technique un allié,  se tourner vers un avenir que nous avons en main et que nous pouvons toujours transformer, métamorphoser. La responsabilité demande donc un investissement, un engagement et pas une passivité, ni une capitulation.

Mais tout de même, on peut reprocher à Jonas d’être un peu optimiste. En effet, si l’on regarde le concept de responsabilité dans l’acception qu’il lui donne. On a l’impression dans son livre qu’il touche (ou touchera) la majorité des personnes. On pourrait croire, de manière maladroite que l’on se trouve face à une facette du care donné par toute l’humanité envers la nature et les civilisations à venir. Je ne pense pas que ce soit de cela qu’il s’agisse. Il serait plus pertinent de rejoindre l’avis de Berns, Blésin et Jeanmart à ce propos. Il faut regarder cette sorte de courage comme appartenant toujours à un sujet autonome[32]. Cela apporte une légère nuance à mes propos en disant que le care n’est pas collectif dans le sens où il est prodigué par une collectivité mais bien parce qu’il est prodigué pour une collectivité, pour une multiplicité. Cela peut paraître anodin, mais ça a beaucoup d’importance car cela nous permet d’encore affiner notre lecture.

  1. Conclusion

Nous voici arrivés au moment de conclure cette lecture du principe de Responsabilité. Il est aisé de se rendre compte que cette lecture prend un peu de liberté par rapport à l'éthique de la responsabilité au sens strict. Mais elle est aussi au centre de certains enjeux.  Nous allons les rappeler ici.

Tout d'abord cette lecture pose la question de la place de l'éthique jonassienne dans l'histoire de la philosophie. On le sait, Jonas a été élève de Heidegger. Bien qu'il se défende de pratiquer une futurologie simple qu'opère selon lui Heidegger, il est néanmoins possible de  le replacer dans la lignée de l'étude que fait Heidegger du souci au § 41 de Sein und Zeit.  Il y a un glissement certes, mais la confrontation le souci heideggérien pourrait s'avérer une démarche philosophiquement intéressante. Il y a un glissement, néanmoins la responsabilité emprunte des éléments au souci heideggérien. Je mets bien en garde le lecteur malgré tout que nous sommes dans le bilan et que ceci doit plutôt avoir le statut de question, d'interrogation plutôt que d'affirmation et donc nécessite la plus grande prudence quant à la confirmation ou non de cette piste.

Ensuite, étudier la temporalité chez Jonas permet de faire apparaître certains éléments importants. En terme de rapport aux différents moments, au niveau de la constance, de la permanence de la responsabilité. Mais occulte aussi une partie de son éthique, nécessite certains coups de force ce qui rend cette lecture parfois contestable, du moins ouverte au débat et à la critique.

De plus en raison de la jeunesse des deux éthiques, elles trouvent toutes les deux leur place dans la deuxième partie du XXe siècle, il est possible que de futures études contredisent cette lecture et proposent un autre type de lectures qui la critiquent. C'est ce qui fait tout l'intérêt de proposer une lecture un brin osée d'une théorie bien qu'on s'expose nettement plus aux possibles attaques.

La lecture de Jonas a été une lecture très intéressante car elle visait un domaine qui m'intéresse énormément, à savoir la possibilité qu' a l'homme d'être artisan de son futur. Auparavant, l'homme était maître de la nature et devait à tout prix la travailler. Cela l'a mené à une possible impasse. Les problèmes liés au XXe siècle nous ont mis face à un monde précarisé, terrifiant. Mais je trouve que l'éthique de la responsabilité a le mérite de nous montrer que l'homme peut agir malgré la peur de l'avenir et nous protège du fait de se dire que l'homme fonce inéluctablement vers sa destruction. Elle nous montre que l'homme peut toujours agir pour son futur, même s'il est indéterminé. Cela permet de faire face à un fatalisme paralysant et de se tourner vers la capacité qu'a l'homme de façonner son avenir.

Cependant, des questions subsistent face à cette approche un peu optimiste. ( un care peut- il être collectif ? La relation de care est-elle transposable à un horizon plus large ?) Ces problèmes ne sont à vrai dire pas contraignants car ils permettent à mon travail de ne pas être entièrement fermé et donc d’être ouvert aux nouveaux commentaires sur Jonas et sur le care.


[1]L’éthique du Care est subdivisée en plusieurs définitions de care, nous nous limiterons à l’étude du care domestique dans l’article de Dammane et Paperman intitulé le Care domestique : délimitations et transformations, et à l’article de H. Frankfurt intitulé The importance of what we Care about
[2] Pour une analyse plus approfondie de la question, cfr Berns, Blésin, Jeanmart,  du courage, une histoire philosophique, éditions  les Belles Lettres, collection encre marine , 2010, pp 203-243
[3] Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience,Paris, PUF, 2007, p. 75
[4] Idem
[5]« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient  d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin (…) d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant  ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise  avec lui comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensembles les notes d’une mélodie. » H. Bergson, Essai sur les donnée immédiates de la conscience, op. cit, p.75
[6] «la notion de Care renvoie en effet à deux registres principaux de sens: le premier, qui relève du sentiment, et peut se décliner lui-même de différentes façons(...); le deuxième, qui relève d'une activité ou même d'un travail lui aussi diversifié (…). In F. Worms, le moment du soin. A quoi tenons-nous?, Paris, PUF, 2010,  p.246
[7] « Frankfurt, The Importance of what we Care About, in Synthese ( novembre 1982), p.257
[8]discreteness: to be discrete is to be separated, like the scattered pebbles on a beach or the leaves on a tree. Continuity connotes unity; discreteness, plurality ». http://plato.stanford.edu/entries/continuity/#1,  M.A.J. : 2009
[9] « (…) a person can care about something over some more or less extended period of time » in Frankfurt, the importance of what we Care about, op.cit, p.261
[10] Le care domestique nécessite «  un engagement (…) pour s’occuper des personnes concrètes, le plus souvent sur un temps long » In  Molinier, Laugier, Paperman, Qu’est-ce que le Care ?Souci des autres, sensibilité, Responsabilité, Paris, Editions Payot et Rivages, 2009, p. 137
[11] « ce terme indique que la personne qui prend soin d’autres qu’elle-même au quotidien se trouve placée en position de responsable », Ibidem p. 138
[12] Ibidem, p. 151
[13] P . Ricoeur , Le concept de Responsabilité. Essai d’analyse sémantique, in Le juste, éditions Esprit,1995, p. 42
[14]« Il ne peut donc pas s’agir, comme chez Hobbes d’une peur de type pathologique (…) mais d’une peur de type spirituel qui en tant qu’affaire d’attitude est notre propre œuvre. » In H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, op. cit p.51
[15] « Pourquoi les hommes,(…) ont-ils voulu vivre sous une règle, comme on le voit dans l’Etat civil ? (…) [Pour] sortir de cette misérable condition de guerre de tous contre tous (…) » T. Hobbes, Léviathan,traudction Pécharman et Tricaud, Paris, Dalloz, Vrin, 1999, p. 139
[16] Berns, Blésin, Jeanmart, du courage, une histoire philosophique, Editions Belles lettres, collection encre marine, op. cit, p.238
[17]« Mais cette sphère est surplombée par le domaine croissant de l'agir collectif dans lequel l'acteur, l'acte et l'effet ne sont plus les mêmes que dans la sphère de la proximité et qui par l'énormité de ses forces impose à l'éthique une nouvelle dimension de responsabilité jamais imaginée auparavant » In H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, op. cit, p. 24
[18] Cours de T. berns et G. Jeanmart sur la responsabilité morale des entreprises du 22/12/2010
[19] Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, op. cit, p. 22
[20] « Leur existence [des générations futures] qu'ils n'ont pas demandée, une fois qu'elle est effective, leur donne le droit  de nous accuser, nous, leurs prédécesseurs, en tant qu'auteurs de leur malheur , si par notre agir insouciant et qui aurait pu être évité , nous leurs avons  détérioré le monde ou la constitution humaine. » Ibidem, p.67
[21] «  (…) le droit  qui se rattache à l'existence non encore actuelle, mais pouvant être anticipée, de ceux qui viendront plus tard, entraîne l'obligation correspondante des auteurs, en vertu de laquelle nous avons des comptes à leur rendre à propos de nos actes qui atteignent les dimensions de ce type d'effets » Idem
[22] H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, op. cit, p26
[23]Ibidem, p. 50
[24]Molinier, Laugier,Paperman, Qu'est-ce que le Care?Souci des autres, sensibilité, Responsabilité, op. cit, p.148
[25] « C'est le passé qui l'alimente, lui qui nous la présente in actu,  et non par la vision anticipée du futur » In H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique,op. cit, p. 293
[26] «  Ce qui définit notre relation à l'avenir, ce n'est peut-être pas en effet l'opposition simple  de l'espoir et de la crainte, dont le point commun est de présupposer la représentation en quelque sorte «pure » ou vide de l'avenir en général. Notre relation à l'avenir nous paraît plutôt liée aux évènements du présent ou du passé tout juste récent » In F. Worms, le moment du soin. A quoi tenons-nous?op. cit, p. 169 et «  C'est donc à la fois entre deux imprévisibles (le passé et l'avenir) et entre deux sortes d'imprévisibles ( la catastrophe et la joie) que se situerait le présent, notre présent, à la fois individuel, relationnel et commun . » Ibidem, p.170
[27] H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, op. cit, p. 49
[28]« C'est par là aussi, et non pas seulement par l'extension de son objet ( à l'espèce, l'environnement ou au vivant par exemple) que cette éthique  a en tant que telle une dimension politique, et même cosmopolitique (…) » In F. Worms, le moment du soin. A quoi tenons-nous ?, op. cit, p.9
[29]«  Mais il y a aussi, dans les philosophies mêmes qui reposent sur des principes dépassant la vie, un appel à préserver ces principes, étonnamment fragiles donc dans leur caractère éternel ou absolu, par une activité qui relève du soin. (…) Ce sera le soin du monde, du monde naturel ou du cosmos, comme du monde public et de la politique, dans l'étonnante relation, sur ce point, par-delà Martin Heidegger entre Hans Jonas et Hannah Arendt » Ibidem, p.14
[30]« L'agir se fait en vue d'un avenir dont ne bénéficieront ni les acteurs, ni les victimes, ni les contemporains; l'obligation qui s'adresse au maintenant procède de cet avenir et non du bien-être ou du mal-être  du monde contemporain » In H. Jonas, le principe de Responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique,
[31]« The concept of importance appears to be so fundamental that a satisfactory analysis of it may not be possible a all . » In frankfurt, The importance of what we Care about,op. cit, p.259
[32] Berns, Blésin, Jeanmart, Du courage, op. cit, pp. 230-231

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