lundi 11 juillet 2011

Travail J.J. Rousseau sur la notion de guerre



1. Introduction

Le droit de la guerre chez Rousseau est quelque chose qui n’a pas été à première vue fortement développé dans le contrat social. Il fait juste l’objet d’un bref développement dans le cadre d’un chapitre que nous allons étudier ci-dessous. Quand Rousseau achève son contrat social, Bernardi nous indique dans une note que Rousseau met fin à son ouvrage avec un certain brin de nostalgie. De quelle nostalgie peut-il s’agir? Comme nous l’avons vu au cours, le contrat social fait partie d’un projet non réalisé, qu’il aurait voulu appeler Institutions Politiques. À la fin du contrat social, Rousseau nous affirme qu’« après avoir posé les vrais principes du droit politique et tâché de fonder l’Etat sur sa base, il resterait à l’appuyer par ses relations externes»[1]. On le voit, le Contrat social ne parlera pas principalement des relations externes aux Etats. Pourtant, la souveraineté de ces mêmes Etats va nous mener à penser différemment le conflit interétatique. Nous allons voir que la réfutation de la pensée de la guerre de Hobbes par Rousseau n’est pas exempte de problèmes. Nous soutiendrons que les Principes du droit de la guerre ne sont pas suffisants pour sortir efficacement de ces problèmes et que par conséquent,  le chapitre IV du Contrat Social s’avère être un détour presque obligatoire pour éviter tout contresens concernant cette critique qui ne s’avère simple qu’au premier abord. Nous allons effectuer un aller-retour entre ce livre et les Principes du droit de la guerre pour sortir du problème que nous allons dévoiler ci-dessous.


Avant de rentrer dans le vif du sujet, il est intéressant d’expliquer brièvement le contexte et le statut de ces Principes du droit de la guerre car ils sont particuliers. En réalité, les Principes ont été édités avec deux autres textes sur les relations interétatiques qu’il nous est impossible de détailler avec le peu de temps que nous bénéficions. Avant cette publication, le texte était sous forme de morceaux manuscrits. L’édition ici reprend les différents «fragments » et leur confère un statut totalement différent. C’est sous l’impulsion de Bernardi et Silvestrini que les principes ont été restauré et ont acquis dès lors un statut parmi l’œuvre de Rousseau. Comme Bachofen nous le fait remarquer : « les parties constitutives de cet ouvrage inachevé étaient connues depuis assez longtemps, (mais) elles étaient considérées jusqu’alors comme de simples ébauches ou fragments (publiés de façon séparée et dans le désordre dans le volume III de l’édition de la Pléiade des Œuvres complètes) »[2]. Ceci montre l’importance de ce récent travail et son rôle de valorisation des textes de Rousseau concernant la guerre. Pour le dire autrement, bien que cet ouvrage ait un statut d’inachevé, il peut désormais être consulté comme un livre de Rousseau comme les autres, à savoir cohérent et important.

Après ces considérations un peu bibliographiques, regardons  les Principes du droit de la guerre, le but de Rousseau dans son œuvre est de « soumettre la guerre au droit »[3] mais d’une manière non naïve. Non naïve car il va résoudre un paradoxe tout en faisant preuve d’un grand réalisme. Je m’explique. Il se rend compte que la souveraineté des Etats tend vers l’infini et donc qu’ils sont dans un rapport inévitable de guerre. La naïveté résiderait soit dans le fait de créer une institution supraétatique contraignante, qui serait donc source supérieure de droit, soit dans le fait de croire que les Etats pourraient s’auto-limiter mutuellement sans aucune contrainte. Rousseau n’accepte aucune de ces deux propositions car elles ne sont pas tenables pour lui car pour respecter le principe de souveraineté des Etats, il faut que ce soit l’Etat lui-même qui soit source de droit. Nous verrons un peu plus tard la solution que Rousseau apporte. Je peux déjà dire que cette solution s’avérera convaincante car elle respectera à la fois la souveraineté des Etats mais limitera aussi la manière dont ces mêmes Etats doivent se comporter en temps de guerre. Il aura donc une position beaucoup réaliste mais je n’en dis pas plus pour l’instant.  Cette attitude de limitation, de restriction face au conflit est symptomatique d’une position face à des évènements qui ont marqué la vie de Rousseau. En effet, il réagirait selon Bachofen à une sorte de « brutalisation de la guerre » (les guerres à son époque seraient devenues nettement plus violentes. Même s’il est difficile de quantifier la violence, Rousseau aurait vu par exemple, des Etats disparaître par la force de l’épée). D’ailleurs les premières lignes du livre sont imprégnées de ce phénomène de brutalisation avec des descriptions assez précises de ce qui se passe devant ses yeux. (TEXTE 1)

Avant de commencer dans le vif du sujet, exposons le nœud face auquel nous  nous trouvons. Quand j’ai lu les Principes du droit de la guerre, il m’a semblé que la critique de Hobbes faite par Rousseau ne tournait pas rond, elle manquait selon moi son but. En effet, le problème soulevé réside dans le fait que Rousseau semble oublier la différence de niveau entre la guerre en tant que conflit interétatique et la guerre de chacun contre chacun. Il semblerait qu’il fait abstraction de la différence de niveau entre les deux types de conflit. Autrement dit, quand Rousseau critique la guerre interétatique, il attaque en fait l’état de guerre de chacun contre chacun chez Rousseau. Mais ne nous méprenons pas de cible. Ici je ne vise en aucun cas la critique par Rousseau de l’état de nature chez Hobbes, qui s’avère très efficace et justifiable. Je vise le fait que Rousseau semble faire abstraction de l’analogie entre l’état de guerre entre les individus et l’état de guerre entre les Etats.

Notre exposé se déroulera en trois temps : d’abord l’exposition de la guerre selon Hobbes, ensuite l’exposition plus détaillée du supposé problème  lié à la confrontation Rousseau /Hobbes, puis enfin la sortie de cette difficulté par deux lectures possibles de la critique de rousseauiste de Hobbes.

2. Développement

a)     Hobbes

Tout d’abord, il est nécessaire d’aborder de manière extrêmement schématique la manière dont Hobbes considère le conflit entre les Etats, car sans cela il est très difficile de comprendre Rousseau[4]. Dans le cas du conflit interétatique Hobbes fonctionne par l’analogie que nous allons exposer. En effet, pour lui les conflits entre les Etats sont analogues aux relations qui animent les individus dans l’état de nature. Ils sont dans un rapport de pure égalité[5] dans lequel les vertus de ruse et de violence sont cardinales :

« (…) Là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales ». T . Hobbes, op cit.,p. 126 (TEXTE2)

 Ce qui rend le conflit armé virtuellement très barbare, sans aucune mesure du juste et de l’injuste. Les barbares, les brigands peuvent être soumis au concept de guerre.  En d’autres termes : tous les coups sont permis que ce soit dans l’état de nature hobbesien ou dans le rapport entre les différents Etats. Seulement, à la différence de l’état de nature, il n’existe pas de grand Léviathan interétatique qui, à l’instar du monstre civil par rapport aux individus, mettrait de l’ordre dans les rapports entre pays ; ils restent toujours dans un rapport d’égalité parfaite. Bien entendu, ils ne sont pas dans un conflit ouvert sans cesse, il ne faut pas voir la surface de la terre comme un énorme champ de bataille réel mais au contraire voir les pays dans un état de guerre virtuelle, possible. Sur cette base, il nous sera possible de voir comment Rousseau articule sa pensée face à « l’horrible système de Hobbes »[6].

b)    Rousseau

À présent, il faut prendre en compte un développement qui se met en place avec Rousseau. On a vu chez Hobbes que les Etats sont sans cesse dans un rapport de conflictualité virtuelle en disant qu’«Hors des Etats civils, il y a toujours une guerre de chacun contre chacun »[7].Cette phrase peut bénéficier selon nous d’un double sens. D’un côté qualifier le fait que dans l’état de nature, il y a une guerre de chacun contre chacun (Sous-entendu : de chaque individu contre chaque individu) mais de l’autre, elle peut aussi se comprendre telle qu’en dehors des différents Etats, il existe une guerre de chaque Etat contre chaque Etat. Cela peut se traduire par l’idée que les relations qui animent les Etats entre eux sont des relations agonistiques. Mais seulement, face à Hobbes qui a une vision très large de la guerre (il y a trois types de guerres chez lui : Guerre de tous contre tous, guerre interétatique, guerre civile), Rousseau va déjà commencer à restreindre ce concept en voyant la guerre comme «une relation d’Etat à Etat »[8]. Cette affirmation qui semble anodine a des implications majeures sur la vision de la guerre chez Rousseau et constitue une difficulté dans sa critique du philosophe de Westport et est aussi le signe d’une certaine mauvaise foi de Rousseau par rapport à Hobbes. En effet, Rousseau voit l’état de nature hobbesien comme un état de guerre générale de tous contre tous. Ce qui donne l’impression d’un état de guerre totale ou tout le monde attaque tout le monde. Or Hobbes n’a jamais postulé qu’il y avait en dehors de l’Etat un état de guerre de tous contre tous. Mais plutôt que chacun pouvait virtuellement entrer en guerre contre chacun, ce qui n’est évidemment pas la même chose.

En effet, en voyant la guerre comme une relation d’Etat à Etat cela a pour conséquence de déjà borner la guerre. Avant, chez Hobbes n’importe qui pouvait tomber sous le concept de guerre. Chez Rousseau, la guerre se voit déjà limitée ; un Etat ne peut avoir comme ennemi qu’un Etat et cela a pour principale caractéristique que « la guerre (…) n’apparaît  qu’avec le droit positif et l’Etat »[9]. Cela permet à Rousseau de critiquer l’état de nature hobbesien car il écarte manifestement une sorte de guerre entre tous les individus qui caractériserait l’état de nature. Or pour lui, la guerre n’est pas naturelle comme il le perçoit chez Hobbes mais naît avec la construction artificielle qu’est l’Etat. La guerre n’est donc plus qu’une relation entre Etats et n’est que cela. On peut apercevoir une difficulté dans la critique de Hobbes par Rousseau. Il est possible d’objecter en raison de l’analogie hobbesienne entre l’état de nature et la guerre interétatique, que Rousseau confond ce qu’on pourrait considérer comme deux sortes de conflits différents. En effet chez Hobbes, « La guerre étrangère apparaît comme une extrapolation du paradigme de la guerre à l’état de nature »[10] et non pas l’état de nature proprement dit. Un élément pouvant nous pousser dans ce sens est le fait que dans le cas du conflit interétatique, il n’existe pas, comme on pourrait l’imaginer, de « Léviathan mondial»[11] à l’image de celui qui ferait sortir les hommes de l’état de nature. Mais encore que Hobbes nous dit que la guerre interétatique n’est pas aussi invivable que la guerre dans l’état de nature[12]. Ces deux éléments semblent confirmer ce que je présageais au début de mon travail qui peut prendre la forme de la question suivante : est-ce que Rousseau se serait-il fourvoyé au sujet de Hobbes ?

Ce n’est évidemment pas le cas. Ce point problématique n’est en réalité pas invalidant même si l’on peut rester sur sa faim en lisant la critique de Hobbes formulée par Rousseau. Il est possible en effet de trouver deux manières de s’échapper de cette possible critique imputable à Rousseau, et ce sont ces deux pistes qui vont structurer la suite de ce travail.

c)     Rebondir sur la critique de Hobbes

La première voie prend sa source uniquement dans les Principes du droit de la guerre. Bachofen[13] nous dit que c’est la façon dont Hobbes conçoit l’état de nature et la fonction de cet état de nature qui vont influencer la vision hobbesienne de la guerre interétatique et qui va ensuite provoquer l’aversion de Rousseau : en effet, chez Hobbes, l’Etat voit sa légitimation face à l’état de nature et « l’Etat étant érigé en instance civilisatrice (…), ce que les Etats estiment nécessaire de faire pour établir ou rétablir leur droits (…) est revêtu d’une dignité rationnelle difficilement discutable sans mettre en péril la survie (…) de la civilisation »[14]. Nous le voyons donc, Rousseau en critiquant le fameux état de nature hobbesien, attaque aussi en même temps sa vision du conflit. L’Etat serait postérieur à la violence si la guerre était considérée comme naturelle. Ce détail, Rousseau ne peut l’accepter car pour lui la guerre et la violence découlent de l’appareil étatique. Pour lui, « la guerre est née de la paix ou du moins des précautions que les hommes ont prises pour s’assurer une paix durable »[15] On se rend compte que Rousseau effectue en quelque sorte un retournement face à Hobbes et ce qui aurait pu s’avérer être une impasse ou une pensée uniquement focalisée sur un certain point, se trouve élargie à l’ensemble de sa conception de la guerre et pas seulement comme on pourrait le croire à l’état de nature. Il ne faut donc dès à présent plus regarder la critique de l’état de nature comme rejetant exclusivement ce même état.


d) Caractérisation positive de la guerre

Il est possible de voir une deuxième piste qui pourrait être en réalité l’approfondissement de la première. Cette deuxième possibilité ne se contente plus de parcourir les Principes du droit de la guerre, mais s’aide aussi des extraits du contrat social pour trouver une issue. Le fait que Rousseau se distancie de Hobbes spécifiquement dans sa manière de penser la guerre dérive de ce que nous avons spécifié plus haut : une étatisation de la guerre. À partir du moment où la guerre devient quelque chose qui ne concerne que des Etats, un certain nombre de limites vont apparaître. Il est nécessaire de bien comprendre l’enjeu qui se situe ici ; chez Hobbes, la guerre ne bénéficiait pas de limites. Ici elle va se trouver bornée mais tout comme Hobbes, il n’existera pas de Léviathan mondial, une instance supra étatique pour « contrôler » les différents pays. Ici, il ne s’agit plus de montrer son désaccord explicite face à Hobbes mais bien de décrire une vision typiquement rousseauiste des dissensions étatiques.

La première innovation concerne le statut des différents combattants, il n’y a de guerre qu’entre les Etats, c’est-à-dire que sont bannis les différents protagonistes d’un conflit non régulé. Chez Hobbes, les brigands, les pirates pouvaient prendre part à un conflit car nous avons vu que le juste et l’injuste n’avaient pas leur place dans les rapports entre les différents états. Il était impossible dans le contexte hobbesien de réprimer les actes de brigandage. Chez Rousseau, dans Du contrat social, il nous dit que la guerre devient un concept qui se limite, la qualification « ennemi » ne concerne plus n’importe qui, mais il faut remarquer que :

«(…) chaque Etat ne peut avoir pour ennemis que d’autres Etats et non pas des hommes, attendu qu’entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport »[16].
ET


La fin de la guerre étant la destruction de l’Etat ennemi, on droit d’en tuer les défenseurs tant qu’ils ont les armes à la main ; mais sitôt qu’ils les posent et se rendent, cessant d’être ennemi, ils deviennent simplement hommes et l’on n’a plus de droit sur leur vie ». J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 53.


« Les déclarations de guerre sont moins des avertissements aux puissances qu’à leur sujets. L’étranger, soit particulier, soit peuple qui vole tue ou détient les sujets sans déclarer la guerre au prince, n’est pas un ennemi, c’est un brigand »[17]

Ceci constitue la première limitation du concept de guerre chez Rousseau. On voit bien qu’au moment où Rousseau tente d’expulser les brigands, voleurs de son concept de guerre, on se retrouve désormais bien loin des rapports entre les Etats analogues à ceux des individus dans l’Etat de nature.

Ne croyons pas que ce problème est dénué d’actualité. En effet, les problèmes liés à la lutte contre le terrorisme sont des problèmes semblables au questionnement de Rousseau. Est-ce qu’on doit considérer un groupement Al Quaida comme un ennemi comme les autres ou bien bénéficie-t-il d’un statut d’ennemi particulier. Le problème des ennemis n’est selon nous pas encore totalement levé.  

Mais il y a tout de même un « mais »…. Cet élément récalcitrant se trouve au  chapitre V du livre 2 du CS. Il y parle du droit de vie et de mort qu’a l’Etat face à ses sujets. Rousseau est pour la peine de mort mais la justification qu’il va donner est assez surprenante car elle trouve comme cadre, le cadre guerrier. Il dit qu’on peut tuer un malfaiteur car dès qu’il commet son acte, il entre en relation de guerre envers l’Etat, il n’est plus part intégrante de l’Etat. Ce dernier peut alors l’éliminer comme tout autre pays. Ceci est assez curieux d’autant plus qu’il dit plus haut dans le CS que les brigands ne sont pas à soumettre au concept de guerre. Ici, le malfaiteur est soumis au droit de la guerre et est vu comme ennemi public ( pas au sens d’ennemi public numéro un  mais bien dans le sens d’un ennemi relevant du domaine public donc c’est à dire soumis à des règles de guerres justes.) Il Ceci est en totale contradiction avec ce que nous venons de voir vu qu’il n’était pas possible de soumettre les brigands au concept de guerre. Il est franchement tout à fait légitime de soupçonner que cet extrait provienne d’un autre texte ou soit un collage un peu grossier. Les soupçons que j’ai formulés se confirment si l’on regarde la note de Bernardi[18] car il nous avoue que ce que nous venons de voir est un vrai argument pour penser que cet extrait est un ajout qui ne doit pas être vu comme important dans le CS. Il ne faut donc pas que cette argumentation vienne troubler ce que nous avons dit ci-dessus.

Ensuite, selon T. Berns, cette vision de la guerre laisse transparaître un idéal cher à Rousseau qu’il appellerait « un idéal de reconnaissance mutuelle des Etats »[19]. Les Etats seraient dans une sorte de reconnaissance de leur altérité car ce ne sont plus un ensemble de citoyens proprement dit. Si l’on fait abstraction du nombre de citoyens et que l’on examine les Etats indépendamment de leur taille, nous sommes face à un phénomène de reconnaissance réciproque. Même l’existence du plus petit des Etats se voit admise[20] pour Rousseau et on le voit, ceci en réaction phénomène de brutalisation de la guerre qui l’impressionnait fortement et qui pouvait mener à la disparition pure et simple des Etats les moins puissants.

Hobbes et Rousseau se rejoignent malgré tout ce que nous venons de présenter, sur un point essentiel : l’Etat est une construction totalement artificielle. Il y a donc en cas de conflit, une logique de survie qui l’anime. C’est-à-dire que le but d’un conflit est la conservation du pacte qui lie les individus entre eux. Mais à la différence de Hobbes chez qui il n’y a pas de limitation et chez qui les pays font ce qu’ils veulent, faisant fi d’une quelconque limitation ; le conflit interétatique se voit borné  chez Rousseau par des principes qui émaneraient de la raison.

« Ces principes (de limitation) ne sont pas ceux de Grotius ; ils ne sont pas fondés sur des autorités de poètes, mais ils dérivent de la nature des choses et sont fondés sur la raison »[21].

Il ne faut pas penser que Rousseau parle de la Raison ,vue comme universelle mais bien comme une sorte de raison d’Etat qui doit être vue comme « l’ensemble des préceptes raisonnables, dérivés de l’amour de soi dans la définition des relations externes de l’Etat »[22].

 Ces principes ne sont pas totalement naïfs, ils sont même très lucides. En effet, Rousseau remarque que le droit sans contrainte n’a aucun moyen d’application. Il doit y avoir tout de même une possibilité de contrainte. Mais la contrainte ne vient pas du dessus, c’est-à-dire d’un ordre moral supérieur (comme c’était le cas dans les croisades avec Dieu) ou bien d’un ordre supra étatique (un équivalent de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui les Nations Unies) qui déciderait ce que serait une guerre légitime ou non. Comme le remarque très bien Bachofen : «C’est la nature des actes d’hostilité qui identifie leurs auteurs comme brigands ou comme belligérants légitimes »[23]. On voit clairement qu’il n’est plus question d’absence de justice chez les belligérants mais qu’ils doivent respecter un certain nombre de conditions pour être considérés comme légitimes ou brigands. Bien que nous ayons eu recours dans cette deuxième piste aux principes du droit de la guerre, nous voyons que le chapitre IV du livre 1 du Contrat social occupe une place décisive dans une pensée de la guerre chez Rousseau car le ton y est nettement moins pugnace pour se concentrer sur les éléments importants sur la nature de la guerre.




3. Conclusion

Il est temps à présent de conclure ce court travail. Nous avons vu que la lecture de Rousseau de la guerre chez Hobbes pourrait être vue comme simpliste et trompeuse. Il est légitime de se questionner sur ce caractère problématique. Est-ce que cela résulte d’un oubli ou bien cela Rousseau allait-il élargir sa critique de Hobbes à tous les types de guerre ? C’est une hypothèse tout à fait personnelle mais selon nous, cette absence ne constitue pas un oubli, mais allait être abordée précisément dans une possible section ultérieure des Principes du droit de la guerre. Car premièrement, on ne peut pas supposer que Rousseau n’ait pas considéré que Hobbes estimait le conflit de l’état de nature comme analogique au conflit interétatique. Il serait donc tout à fait possible d’imaginer Rousseau écrivant les principes et décidant, dans un premier temps, d’énoncer sa propre théorie avant de critiquer la théorie à rejeter[24]. C’est ce qu’il fait avant de réfuter l’état de nature hobbesien. On peut tout à fait conjecturer qu’il s’y serait pris de la même manière pour caractériser la guerre interétatique : d’abord exposer sa théorie (ce qu’il a eu l’occasion de faire partiellement) et ensuite pouvoir critiquer la théorisation des conflits entre les Etats chez le philosophe anglais (ce qu’il n’a pas pu faire). Par conséquent, ceci pourrait constituer un argument supplémentaire pour soutenir le fait que Rousseau allait continuer cet ouvrage mais qu’il n’en a soit pas eu le temps, soit l’occasion. Malheureusement, à moins de trouver de nouveaux manuscrits, il ne nous sera pas possible de trancher catégoriquement. Mais ne nous méprenons pas, le fait que l’ouvrage de Rousseau revête un caractère inachevé ne signifie en rien que la théorisation de la guerre est simpliste et facile d’accès. Dès l’entame de la lecture de Rousseau à ce sujet, on perçoit vite que derrière une apparente simplicité se cache une vision de la guerre très complexe avec des problèmes très pointus tels que la façon dont le droit et la guerre s’articulent. Cette deuxième remarque montre à quel point il ne faut pas regarder son œuvre comme celle d’un penseur naïf de la guerre, mais plutôt utiliser les difficultés au sein de sa pensée pour souligner la théorisation qui est quant à elle bien plus profonde.


[1] J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 180.
[2] Bachofen, Spector, Introduction à J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008,
[3] Commentaire de  B. Bachofen, Les raisons de la guerre, une raison dans la guerre. Une lecture des principes du droit de la guerre, in J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 134.
[4] La lecture des textes de Grotius est tout autant aussi importante pour la compréhension de Rousseau, seulement par manque de place, il ne nous est pas possible de l’aborder, ne serait-ce que brièvement.
[5] Et chaque souverain jouit des mêmes droit, quand il s’agit de veiller à la sûreté de son peuple, que ceux dont peut jouir chaque particulier quand il s’agit de veiller à la sûreté de son propre corps ». In  T.Hobbes, Léviathan, traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, traduction Tricaud, Paris, Editions Sirey, 1971, p. 377
[6] J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 70.
[7] T . Hobbes, op cit.,p. 124.
[8] J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 52.
[9] Commentaire de  B. Bachofen, Les raisons de la guerre, une raison dans la guerre. Une lecture des principes du droit de la guerre, in J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 135
[10] N. Grangé, L’état de nature modèle et miroir de la guerre civile, dans Astérion, n° 2 (juillet 2004), p.169.
[11] T. Berns, Ethique et philosophie des relations internationales, Cours donné à l’ULB durant le premier quadrimestre, année académique 2010-2011.
[12] « Mais parce qu’ils [les rois et les personnes qui détiennent l’autorité souveraine] protègent par là l’activité industrieuse de leurs sujets, il ne s’ensuit pas de cette misère qui accompagne la liberté des particuliers ». In T . Hobbes, op cit.,p. 126.
[13] Commentaire de  B. Bachofen, Les raisons de la guerre, une raison dans la guerre. Une lecture des principes du droit de la guerre, in J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 140.
[14] Idem.
[15] J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 70.
[16] J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 52.
[17] J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 53.
[18] note 85.
[19] T. Berns, Ethique et philosophie des relations internationales, Cours donné à l’ULB durant le premier quadrimestre, année académique 2010-2011.
[20] Pour lui, les petits Etats sont même caractérisés par plus de vigueur. In J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 78.
[21] In J.J. Rousseau, Du contrat social, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 53.
[22] Commentaire de  B. Bachofen, Les raisons de la guerre, une raison dans la guerre. Une lecture des principes du droit de la guerre, in J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 184.
[23] Commentaire de  B. Bachofen, Les raisons de la guerre, une raison dans la guerre. Une lecture des principes du droit de la guerre, op. cit., p. 184.
[24] « Mettons un moment ces idées en opposition avec l’horrible système de Hobbes, et nous trouverons, tout au rebours de son absurde doctrine, que bien loin que l’état de guerre soit naturel à l’homme, la guerre est née de la paix ou du moins des précautions que les hommes ont prises pour s’assurer une paix durable. Mais avant que d’entrer dans cette discussion, tâchons de fixer l’idée qu’on doit avoir de l’état de guerre ». J.J. Rousseau, Principes du droit de la guerre. Ecrits sur la paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2008, p. 70.

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